La « Tragédie des Communs Numériques » revisitée : quels défis spécifiques à la maintenance et à la contribution ?

Les communs numériques – logiciels libres, données ouvertes, plateformes collaboratives, etc. – sont souvent présentés de façon idéalisée comme des ressources inépuisables une fois mises en partage. Or, ces biens communs immatériels font face à des défis internes bien réels. Sous-contribution chronique, communautés de maintenance fragiles, qualité et mise à jour difficiles à assurer : autant de risques de voir ces communs se dégrader ou être captés par d’autres intérêts. Revisiter la « tragédie des communs » à l’ère du numérique permet de comprendre pourquoi l’abondance d’usages ne s’accompagne pas toujours d’une abondance de contributions, et comment éviter que le rêve collaboratif ne se transforme en cauchemar d’obsolescence ou d’abandon.

De la tragédie des communs… aux communs numériques

La tragédie des communs est un concept forgé par Garrett Hardin en 1968 pour décrire le destin malheureux d’une ressource partagée surexploitée par ses usagers. Dans son exemple célèbre, des bergers exploitent sans contrainte un même pâturage commun : chacun a intérêt à y faire paître toujours plus d’animaux, jusqu’à épuisement de l’herbe et destruction du pré pour tous. Hardin concluait que, sans réglementation ou privatisation, le bien commun matériel est condamné à disparaître sous l’effet de l’intérêt individuel. Par la suite, la politologue Elinor Ostrom a nuancé ce fatalisme en montrant que des communautés peuvent s’auto-organiser et instaurer des règles collectives évitant le désastre. Dans Governing the Commons (1990), Ostrom documente de nombreux cas de communs gérés durablement – forêts, systèmes d’irrigation, pêcheries – grâce à des modes de gouvernance partagée et des règles de prélèvement équitables. Ces travaux ont ouvert la voie à une vision plus optimiste : la tragédie n’est pas une fatalité si une communauté soudée gère la ressource dans l’intérêt collectif.

Qu’en est-il des communs numériques ? À première vue, ils semblent échapper au dilemme de Hardin. Une ressource numérique (code source, article encyclopédique, base de données ouverte…) ne se dégrade pas par l’usage, au contraire d’un pâturage. Au contraire, elle peut être copiée et partagée à l’infini à coût quasi nul : un logiciel libre peut être téléchargé des millions de fois sans « s’user » et une donnée ouverte peut être réutilisée sans priver quiconque de l’accès. Ainsi, on ne risque pas une surexploitation destructrice par sur-utilisation. Cependant, les communs numériques soulèvent d’autres problèmes spécifiques. Le principal danger n’est pas que la ressource disparaisse parce qu’on l’utilise trop, mais qu’elle se détériore ou disparaisse faute d’être suffisamment produite, maintenue ou enrichie. En d'autres termes, la tragédie peut venir de la sous-contribution plutôt que de la surexploitation.

Plusieurs caractéristiques distinguent en effet les communs numériques des communs matériels : leur création et leur entretien reposent souvent sur des contributeurs volontaires, animés à l’origine par le don et le partage gratuit. Dans l’écosystème initial d’Internet, la gratuité et la collaboration allaient de soi, avec des logiciels et contenus créés par passion et mis en commun hors du marché. Cette culture du don a permis l’émergence de réalisations remarquables (le Web ouvert, Linux, Wikipedia…), mais repose sur un engagement bénévole qu’il n’est pas toujours facile de pérenniser. Car si tout le monde peut profiter librement du commun numérique, qu’est-ce qui pousse suffisamment d’acteurs à le créer, à le maintenir à jour et à en contrôler la qualité sur le long terme ? C’est là que se dessine une nouvelle forme de tragédie : non plus celle de l’abus d’un bien libre d’accès, mais celle de l’abandon ou de la dilution d’un bien commun faute de contributions adéquates. Dans les sections qui suivent, nous examinons les principaux défis internes auxquels font face les communs numériques – sous-contribution, qualité et obsolescence – en les illustrant par des exemples concrets, avant d’explorer les pistes pour en assurer la durabilité.

Abondance d’usagers, pénurie de contributeurs : le risque de sous-contribution

Un paradoxe central des communs numériques est que leur succès d’usage peut aller de pair avec une rareté de contributeurs actifs. Autrement dit, des millions de personnes utilisent chaque jour un commun numérique donné, mais très peu participent à sa production ou à son entretien. Ce déséquilibre pose la question du passager clandestin : chacun profite de la ressource partagée en espérant que d’autres feront l’effort de la créer et de la maintenir.

Le cas des logiciels libres et open source

Dans le domaine des logiciels libres et open source, ce phénomène est particulièrement flagrant. Aujourd’hui, plus de 97 % de tous les logiciels contiennent des composants open source, qu’il s’agisse du noyau Linux équipant des milliards d’appareils, d’infrastructures web comme Apache, ou de bibliothèques de code intégrées dans la plupart des applications. Ce socle commun constitue l’ossature de l’infrastructure numérique mondiale, au point que sans lui une grande partie des services technologiques s’effondreraient. Ironie du sort, ce succès massif a pour contrepartie un grave problème de sous-contribution : « personne ne veut payer pour une ressource qu’il peut obtenir gratuitement et en quantité illimitée », note une analyse de 2023. Résultat, les logiciels libres sont sur-utilisés mais sous-financés. Tout se passe comme si les utilisateurs – particuliers, entreprises, administrations – présumaient que d’autres s’occuperont de la maintenance.

En réalité, la charge repose souvent sur une toute petite communauté de mainteneurs bénévoles ou de quelques entreprises impliquées. Des études ont montré que la plupart des projets open source, y compris parmi les plus populaires, reposent sur un nombre infime de contributeurs essentiels. Un indicateur, le « bus factor », mesure le nombre de personnes dont la perte ferait capoter le projet. Or 65 % des projets GitHub les plus en vue auraient un bus factor ≤ 2 (autrement dit, un ou deux développeurs clés suffisent à mettre le projet en danger s’ils se retirent). Autant dire que beaucoup de logiciels libres tiennent sur les épaules d’individus isolés, avec tous les risques que cela comporte en cas d’épuisement, de retrait ou de conflit. Un développeur open source évoquait avec humour cette fragilité : « la plupart de mes projets ont un bus factor de 1 – moi », révélant qu’il est souvent le seul à pouvoir les maintenir en l’état.

Cet enjeu de sous-contribution et de dépendance aux contributeurs critiques a été mis en lumière de façon dramatique par plusieurs incidents de sécurité. L’exemple d’OpenSSL et de la faille Heartbleed (2014) est souvent cité comme signal d’alarme. OpenSSL est une bibliothèque de chiffrement open source extrêmement répandue pour sécuriser les communications sur Internet. Avant 2014, elle était maintenue par une petite équipe de bénévoles disposant de moyens dérisoires, alors même que des géants du web l’intégraient dans leurs services. La faille “Heartbleed” – une vulnérabilité critique dans OpenSSL – a exposé des millions de serveurs (y compris ceux d’Amazon, Google, Facebook…) à des fuites de données sensibles. Comment une brèche aussi grave a-t-elle pu passer inaperçue ? Tout simplement parce que « le programme OpenSSL était devenu beaucoup trop populaire au regard de la petite équipe de maintenance qui le gérait ». Malgré l’importance vitale de cet outil, quasiment personne n’en vérifiait le code en profondeur. On touche ici aux limites du principe souvent invoqué dans l’open source selon lequel « avec suffisamment d’yeux, tous les bogues sont superficiels ». Ce mantra (parfois appelé loi de Linus) ne fonctionne que si de nombreux yeux se penchent effectivement sur le code – ce qui n’était pas le cas en l’occurrence, faute de volontaires et de ressources pour auditer un logiciel pourtant critique.

Lorsque la vulnérabilité Heartbleed a éclaté au grand jour, l’onde de choc a forcé les grands acteurs privés à réagir. Les géants du numérique ont rapidement mobilisé des moyens : financement d’une fondation Core Infrastructure Initiative, création d’un fork nommé LibreSSL, et affectation d’ingénieurs salariés pour renforcer ces bibliothèques de chiffrement. En quelques mois, la gouvernance d’OpenSSL est passée d’une poignée de bénévoles désintéressés à un groupe de développeurs sponsorisés par des entreprises du secteur marchand. Si ce sursaut a permis de combler la faille et de professionnaliser la maintenance, il pose une question soulevée par le juriste Lionel Maurel : assiste-t-on alors à une “tragédie des communs numériques”, où le commun, fragilisé par le manque de contributions, est finalement récupéré par des intérêts privés ? Le cas OpenSSL illustre en tout cas une défaillance du modèle purement bénévole à grande échelle : sans soutien, un commun numérique crucial peut atteindre un point de rupture (faille non corrigée, abandon du projet…) qui finit par menacer tous ses usagers.

L’incident plus récent de Log4Shell (décembre 2021) va dans le même sens. Cette faille dans une bibliothèque open source de journalisation (Log4j) a compromis des systèmes du monde entier, de ministères belges à des services de Google. Là encore, un composant libre ultra-diffusé s’est révélé être le maillon faible de la sécurité globale. On a découvert à cette occasion que le projet Log4j reposait sur très peu de personnes. Quand l’exploit a fait surface, les organisations affectées se sont tournées vers la communauté open source déjà débordée pour qu’elle fournisse un correctif d’urgence. Beaucoup de grandes entreprises utilisatrices n’avaient pas contribué en amont à la maintenance de Log4j ni mis en place de veille suffisante, aggravant l’impact de la faille. Comme le résume la juriste Chinmayi Sharma, « l’open source a des bénéficiaires majeurs qui ajoutent à la charge au lieu de la partager : ils utilisent le code libre sans prendre de mesures de précaution, rendant une exploitation quasi inévitable – et quand elle survient, ils se reposent sur une communauté déjà épuisée pour colmater les brèches ». Il en résulte un dangereux cycle de passagers clandestins, où chacun profite du commun (ici du code) sans contribuer, jusqu’à ce que la tension accumulée n’engendre une catastrophe qui affecte tout le monde.

Plateformes collaboratives : le défi du renouvellement communautaire

Le problème de la sous-contribution ne se limite pas aux logiciels libres. Il touche également les communs de la connaissance et de la donnée – par exemple les encyclopédies en ligne ouvertes, les projets de cartographie participative, les bases de données libres, etc. Prenons le cas emblématique de Wikipédia, souvent cité comme preuve éclatante qu’un commun numérique peut prospérer à grande échelle. En effet, Wikipédia compte des millions d’articles dans plus de 300 langues, consultés des milliards de fois chaque mois. Pourtant, derrière cette utilisation massive se cache une réalité moins connue : une infime minorité de volontaires produit et maintient l’écrasante majorité du contenu.

Sur le Wikipédia en français, on dénombre environ 20 000 “contributeurs actifs” par mois (c’est-à-dire ayant fait au moins une modification au cours des 30 derniers jours). Parmi eux, seuls ~6 500 utilisateurs effectuent plus de 5 contributions mensuelles, et un noyau encore plus réduit de quelques centaines de personnes réalise l’essentiel du travail de rédaction, de relecture et de patrouille anti-vandalisme. En regard, le site attire plus de 20 millions de visiteurs uniques par mois rien qu’en France. Le déséquilibre est vertigineux : une poignée de bénévoles alimentent une ressource commune consultée par un public équivalent à celui des plus grands médias. Cette disparité entraîne une charge de travail considérable pour les contributeurs réguliers, qui peuvent ressentir épuisement et lassitude sur la durée. Depuis les années 2010, Wikipédia fait face à un ralentissement du recrutement de nouveaux contributeurs – l’enthousiasme des débuts est retombé et la courbe de croissance du nombre d’éditeurs s’est tassée. Les causes sont multiples : interface de contribution longtemps jugée ardue pour les néophytes, normes de publication de plus en plus strictes, et parfois un climat perçu comme peu accueillant pour les débutants. Quoiqu’il en soit, la communauté doit redoubler d’efforts pour attirer et former de nouveaux volontaires, afin de renouveler les rangs et d’éviter que le fardeau ne repose sur un groupe toujours plus restreint de vétérans.

Des dynamiques similaires s’observent sur d’autres plateformes collaboratives. Le projet de cartographie libre OpenStreetMap, par exemple, a réussi à bâtir une base de données géographiques mondiale grâce aux contributions de centaines de milliers de bénévoles. Néanmoins, là aussi, une petite proportion de contributeurs réalise la plupart des apports cartographiques, et certaines zones ou thématiques restent peu couvertes faute de volontaires disponibles. Le maintien à jour des cartes exige un effort continu, notamment pour intégrer les changements du monde réel (nouvelles routes, bâtiments, modifications des lieux…). Dans les régions moins dotées en contributeurs actifs, les données peuvent vieillir et perdre en fiabilité.

Au-delà de l’épuisement individuel, un risque de fragmentation existe lorsque les communautés bénévoles diminuent : si trop peu de personnes portent le projet, des conflits internes non résolus ou le départ de figures clés peuvent entraîner un affaiblissement brutal du commun. Lionel Maurel souligne que la première cause de disparition d’un commun numérique, c’est la disparition de sa communauté de maintenance. Contrairement à un bien matériel dont l’usage intensif érode la ressource, un bien commun numérique meurt souvent de négligence – plus personne pour répondre aux questions, corriger les erreurs, modérer les abus ou adapter l'outil aux nouveaux besoins. Une encyclopédie ouverte sans contributeurs actifs perdra peu à peu de sa pertinence (articles non mis à jour, vandalisme non corrigé). Un projet de logiciel libre sans mainteneur stagnera puis sera abandonné, même s'il est encore utilisé. Cette érosion silencieuse est moins visible qu'un pré surexploité réduit à la boue, mais elle représente tout autant une tragédie par perte d'un commun précieux.

Qualité, fiabilité, pérennité : des enjeux sous tension

Qui dit manque de contributions dit également défis pour la qualité et la pérennité du commun numérique. Produire un bien partagé est une chose ; le maintenir à un niveau de qualité satisfaisant dans le temps en est une autre. Plusieurs problèmes transversaux découlent de la nature immatérielle de ces communs.

Assurer la qualité et la modération

Dans un commun numérique, la qualité (précision, fiabilité, sécurité…) dépend directement de la vigilance et de l’expertise de la communauté qui le porte. Or, lorsque les contributeurs manquent, le contrôle de qualité peut s’avérer lacunaire. On l’a vu avec les bugs logiciels non détectés faute d’examens approfondis du code. De même, pour les contenus ouverts, l’absence de relecture ou de modération peut laisser proliférer erreurs et contenus problématiques. Wikipedia, pour conserver sa crédibilité, a dû mettre en place tout un système de vérification : citations de sources obligatoires, relectures par les pairs, administrateurs et bots traquant le vandalisme, etc.. Ces mécanismes communautaires de contrôle qualité sont l’équivalent des clôtures et gardiens du pâturage de Hardin : ils évitent que l’encyclopédie ne soit submergée par du contenu de mauvaise qualité ou malintentionné. Toutefois, ils requièrent un investissement humain conséquent et une organisation rigoureuse. Si les effectifs de bénévoles dédiés à ces tâches déclinent, la robustesse du commun en pâtit : plus d’erreurs non corrigées, de biais non détectés, de retards dans la validation des ajouts.

Les projets open source confrontés à une explosion du nombre d’utilisateurs sans croissance parallèle des contributeurs expérimentés connaissent des soucis comparables. Par exemple, des mainteneurs de bibliothèques populaires reçoivent quantité de demandes d’amélioration ou de rapports de bug, sans avoir le temps ou les ressources de tout traiter. La qualité du logiciel peut en souffrir, car les correctifs tardent ou certaines fonctionnalités restent bancales. Parfois, la communauté en vient à prioriser les issues les plus critiques, en délaissant d’autres éléments, ce qui crée une dette technique accumulée.

Un autre aspect est la modération des contributions elles-mêmes. Dans des communs ouverts à tous, il faut s’assurer que les apports respectent les objectifs du projet et son éthique. Sur une plateforme comme Wikipedia, cela signifie filtrer le vandalisme, le spam, les tentatives de manipulation de l’information, etc. Sur un référentiel de code ouvert, cela peut impliquer de refuser des modifications non conformes aux normes du projet ou présentant des risques. Là encore, la modération exige du temps et de la volonté de la part des volontaires, avec le risque de burn-out modératoire pour ceux qui endossent ces tâches ingrates. Si la modération flanche, la qualité globale peut vite décliner (articles détériorés, code de moindre fiabilité).

Lutte contre l’obsolescence et adaptation continue

L’autre grand défi des communs numériques est celui de la mise à jour permanente. Le monde numérique évolue à un rythme rapide : les logiciels doivent suivre les évolutions technologiques (nouvelles versions d’OS, nouveaux standards de sécurité, etc.), les données ouvertes doivent être régulièrement actualisées pour rester pertinentes (par ex. de nouvelles lois modifiant des jeux de données juridiques, de nouveaux équipements modifiant la cartographie), les connaissances évoluent aussi (découvertes scientifiques à intégrer dans une encyclopédie, événements récents à documenter).

Cette nécessité d’adapter en continu un commun pour éviter son obsolescence représente une forme d’« entretien » tout aussi cruciale que la création initiale. Dans un commun matériel, on parlerait d’élaguer la forêt commune ou d’entretenir les canaux d’irrigation. Pour un commun numérique, cela se traduit par des mises à jour régulières. Qui va s’en charger ? Là encore, s’il n’y a pas suffisamment de contributeurs motivés, le commun risque de vieillir mal. Par exemple, de nombreuses données ouvertes institutionnelles publiées avec enthousiasme dans les années 2010 se sont retrouvées obsolètes quelques années plus tard faute de mécanismes pour les actualiser. On a pu observer sur des portails open data des taux élevés de jeux de données non mis à jour, rendant leur valeur d’usage très limitée. Un rapport sur les bonnes pratiques des portails de données souligne l’importance d’une mise à jour temporelle rigoureuse et de la maintenance des métadonnées, car des informations périmées ou mal documentées sapent la confiance et l’utilité du commun data. En l’absence de processus de revue, l’« open data » peut tourner au « data dump » statique.

Le défi est encore accentué pour les logiciels libres, soumis à la pression de la cybersécurité. Un logiciel non maintenu devient rapidement vulnérable (failles non patchées), voire incompatible avec d’autres systèmes qui, eux, évoluent. C’est ce qui est arrivé à des projets open source pourtant prometteurs initialement : faute de combattants pour suivre le rythme, ils ont été dépassés technologiquement et ont perdu leurs utilisateurs. La périssabilité d’un commun numérique n’est pas physique, mais fonctionnelle : un code source peut toujours exister sur un dépôt, s’il ne fonctionne plus avec rien de moderne, c’est tout comme s’il avait disparu.

On peut aussi parler d’obsolescence des usages : si la communauté d’utilisateurs d’un commun numérique s’étiole parce que l’outil ne répond plus aux besoins du moment ou qu’une alternative « plus performante » apparaît, le commun peut tomber en déshérence. Lionel Maurel nomme cela une possible « tragédie des anti-communs numériques » : lorsque les utilisateurs désertent un commun jugé moins utile ou dépassé au profit d’une autre solution. Un tel scénario reflète souvent un manque d’investissement pour faire évoluer le commun en phase avec les attentes (nouvelles fonctionnalités, meilleure ergonomie, etc.). Ici, la tragédie est d’avoir une ressource potentiellement riche qui reste sous-exploitée ou abandonnée, non par surexploitation, mais par inadéquation et manque d’adaptation.

Vers une pérennisation des communs numériques : pistes et mécanismes

Face à ces défis de sous-contribution, de qualité et d’évolution, comment éviter que les communs numériques ne succombent à leur tragédie ? La prise de conscience du problème a grandi ces dernières années, et plusieurs mécanismes correctifs et pistes d’action se dégagent, impliquant tant les communautés elles-mêmes que les entreprises et les pouvoirs publics.

Renforcer les communautés et la gouvernance interne

Le premier levier est naturellement l’organisation communautaire du commun lui-même. Les travaux d’Ostrom sur les communs ont montré que des règles claires et une gouvernance inclusive peuvent sauver une ressource. De même, de nombreux communs numériques prospères ont su mettre en place des structures pour répartir la charge et encourager l’engagement.

Par exemple :

  • Les projets open source matures adoptent souvent un modèle de gouvernance méritocratique ou fédérée (comités techniques, mainteneurs par module, rotation des rôles) afin d’élargir la base des personnes responsables. En définissant des processus pour intégrer de nouveaux contributeurs (onboarding, mentors, « good first issues » pour débutants), ils tentent d’abaisser les barrières à l’entrée et de former la relève.
  • Les communautés comme Wikimedia structurent les rôles (simples contributeurs, patrouilleurs, administrateurs, arbitres…) pour distribuer les tâches et éviter qu’une poignée d’individus ne porte tout le fardeau. La reconnaissance des contributions est un facteur important : badges, statuts, visibilité au sein de la communauté – autant de manières de motiver les volontaires à s’investir sur le long terme.
  • De plus en plus, la question du bien-être des contributeurs est prise au sérieux : prévention de l’épuisement, mécanismes de résolution des conflits, et lutte contre les comportements toxiques qui peuvent décourager les bonnes volontés. Un commun numérique sain doit veiller sur sa communauté autant que sur son code ou son contenu. Par exemple, la Wikimedia Foundation a instauré un Code de conduite universel pour promouvoir un environnement respectueux et inclusif, conscient que la pérennité de Wikipédia passe par une communauté renouvelée et diversifiée.

Certains acteurs explorent même l’idée de droits nouveaux pour les contributeurs. Ainsi, en France, des penseurs des communs comme Lionel Maurel ont évoqué un « droit à la contribution » : l’idée serait de permettre à chacun (par exemple un salarié dans son entreprise ou un citoyen) de consacrer une part de son temps à contribuer à un commun numérique, ce temps étant reconnu et valorisé un peu à la manière d’un droit à la formation. Cela pourrait passer par des accords dans les entreprises pour libérer quelques jours par an pour du bénévolat open source, ou par des dispositifs publics encourageant l’engagement citoyen dans les communs. Si une telle idée reste ambitieuse et complexe à mettre en œuvre (comment mesurer et certifier les contributions utiles ?), elle témoigne de la recherche de solutions pour enrayer la sous-contribution chronique en élargissant le cercle des contributeurs potentiels.

Modèles économiques hybrides et soutien financier

L’autre pan essentiel est celui des modèles économiques. Beaucoup de communs numériques ont longtemps reposé presque exclusivement sur l’effort bénévole et le financement indirect (dons du public, subventions de fondations, etc.). Désormais, l’enjeu est de trouver des sources de financement pérennes pour soutenir la maintenance sur le long terme, sans pour autant dénaturer l’esprit du commun.

Dans le monde du logiciel libre, on voit émerger des initiatives variées :

  • Des fondations se créent ou se renforcent pour porter les projets critiques. La Fondation Mozilla ou la Linux Foundation par exemple agissent comme des gardiens de communs, mobilisant des fonds industriels et des contributions salariales autour de projets d’infrastructure (navigateurs, outils de sécurité, etc.). Après l’épisode Heartbleed, la Core Infrastructure Initiative a été lancée pour financer directement les mainteneurs de projets open source vitaux. De même, la communauté OpenSSL a reçu des financements dédiés pour améliorer sa sécurité. Ces entités à but non lucratif jouent un rôle de tiers de confiance qui collecte des ressources (argent, développeurs) et les alloue au bien commun.
  • Des plateformes de financement participatif et de sponsoring ont vu le jour pour soutenir les développeurs libres : GitHub Sponsors, OpenCollective, Patreon permettent à la fois aux entreprises et aux particuliers de donner de l’argent pour remercier ou salarier partiellement les créateurs de communs qu’ils utilisent. Certaines bibliothèques populaires de l’écosystème JavaScript ou Python reçoivent ainsi des contributions financières régulières de grands utilisateurs qui y voient un investissement pour la fiabilité de leur stack technologique.
  • Des modèles hybrides open source/commercial se développent : l’éditeur du commun propose par exemple une version de base libre et gratuite, financée par des services premium ou du conseil aux entreprises (modèle « open core »). Cela permet de dégager des revenus pour payer des développeurs tout en gardant l’essentiel du code en commun.

Pour les communs de la connaissance type Wikipedia, le modèle historique reste le don du public (les appels de fonds annuels de Wikipédia financent serveurs et personnel de la Fondation Wikimedia). Mais on réfléchit aussi à d’autres systèmes. Un enjeu d’équité a surgi : les géants du Web tirent profit du contenu ouvert (ex: Google intègre Wikipedia dans ses résultats de recherche et capte les revenus publicitaires afférents) sans rétrocéder quoi que ce soit au commun qui les nourrit. D’aucuns plaident pour une rétribution plus juste : par exemple, imaginer une contribution obligatoire des acteurs qui monétisent massivement les communs. Judith Rochfeld évoque la piste d’une « licence de réciprocité » : une licence qui permettrait l’usage libre d’une ressource commune à condition que l’utilisateur (notamment s’il est un acteur commercial) consacre en retour des moyens – financement, temps de développeur – à la maintenir. Ce serait une manière d’imposer une forme de responsabilité partagée : vous utilisez le commun, vous devez aider à le faire vivre. Si une telle clause reste difficile à mettre en pratique juridiquement, elle pourrait inspirer des démarches volontaires ou des incitations fiscales. On retrouve l’esprit du slogan informel lancé par certains bénévoles : « Give back to Open Source » – que les entreprises bénéficiaires rendent un peu de ce qu’elles ont reçu, par des contributions de code ou des financements.

Du côté des pouvoirs publics, on assiste également à un début de mobilisation pour soutenir les communs numériques en tant qu’infrastructures d’intérêt général. L’idée fait son chemin que ces ressources partagées sont un pilier de la souveraineté et de l’innovation, et qu’à ce titre les États ont un rôle à jouer pour les consolider.

Quelques exemples :

  • L’Allemagne a annoncé en 2022 la création d’un Fonds souverain pour la tech open source, visant à financer des projets libres critiques « tout comme on entretient les ponts et les routes ». C’est une reconnaissance explicite de l’open source en tant que bien public essentiel.
  • Le Royaume-Uni a lancé une initiative exploratoire sur le rôle du gouvernement dans la sécurisation des logiciels open source, avec l’accent mis sur le soutien à la maintenance sur le long terme.
  • L’Union européenne s’est dotée d’une stratégie Open Source 2020-2023 et a commandé un rapport sur l'impact économique de l'open source, qui préconise d'investir dans les solutions libres jugées critiques. L'UE envisage même la mise en place de services de support dédiés pour aider les projets communautaires stratégiques.
  • En France, le mouvement des communs a inspiré des débats lors de la loi pour une République Numérique (2016) – même si l'article proposant d'inscrire la notion de communs dans la loi a été retiré, les principes d’open data et de science ouverte ont été renforcés par ce texte. On voit aussi certaines collectivités ou agences publiques pratiquer des partenariats avec des communautés (par exemple, l’IGN et OpenStreetMap pour la cartographie, ou des villes libérant des données en sollicitant en retour les contributions citoyennes pour les enrichir).

Ce soutien public peut prendre la forme de financements directs, de marchés publics adaptés (ouvrant la commande publique aux solutions en commun), ou encore de support en nature (hébergement, assistance technique, communication). L’enjeu est de pérenniser l’investissement au-delà des effets d’annonce. Il faut éviter que le soutien initial ne retombe, reproduisant le schéma de l’enthousiasme suivi de l’abandon. Idéalement, il s’agit d’intégrer les communs dans une vision de long terme, où ils sont traités comme de vraies infrastructures nécessitant un entretien régulier. À terme, imaginer un modèle pérenne mixte – combinant bénévolat, financements privés et aide publique – semble la voie la plus solide pour la durabilité des communs numériques.

Conclusion : Vers un nouvel âge des communs numériques

Les communs numériques ont révolutionné notre façon de produire du savoir et des outils, en prouvant qu’une collaboration ouverte peut engendrer des ressources d’une richesse inouïe. Néanmoins, comme nous l’avons vu, ils ne sont pas exempts de fragilités intrinsèques. La « tragédie » qui les guette est moins visible que celle d’un pâturage surexploité, mais tout aussi critique : c’est la tragédie de l’indifférence ou de la contribution insuffisante, qui peut mener à l’essoufflement, à la perte de qualité ou à la récupération du commun par des intérêts privés. Nuancer la vision parfois enchantée des communs numériques, ce n’est pas en diminuer la portée, c’est au contraire les prendre au sérieux en tant qu’éléments essentiels de notre patrimoine immatériel collectif. Un patrimoine qui requiert soin, vigilance et engagement dans la durée.

La bonne nouvelle est que des prises de conscience sont en cours et que des mécanismes d’action émergent : communautés qui se professionnalisent en partie sans renoncer à leurs valeurs, entreprises et États qui commencent à reconnaître leur responsabilité dans l’écosystème des communs, innovations juridiques et organisationnelles pour encourager chacun à « mettre la main à la pâte ». Il reste beaucoup à faire pour que ces initiatives dispersées convergent et produisent un environnement où les communs numériques seront intrinsèquement résilients.

En creux, c’est aussi notre culture du numérique qu’il s’agit de faire évoluer. Passer d’une attitude de simple consommateur (même éclairé) à celle de contributeur ou de soutien actif des communs dont on bénéficie. Cela peut prendre de multiples formes : contribuer du code ou du contenu, signaler des erreurs, faire un don, promouvoir l’usage d’une solution libre dans son organisation, ou militer pour des politiques publiques pro-communs. Chaque acteur, du citoyen lambda à la multinationale, a une part à jouer pour éviter le scénario du pire où l’on découvrirait trop tard que ce que l’on tenait pour acquis – la disponibilité d’un logiciel libre, l’existence d’une encyclopédie universelle, l’accès à des données fiables – s’est étiolé faute d’attention.

En revisitant la « tragédie des communs » sous l’angle numérique, on comprend que l’abondance technique ne dispense pas de l’effort humain. Bien au contraire, plus un commun immatériel est crucial et utilisé, plus il mérite qu’on investisse dans sa communauté et sa maintenance. C’est à ce prix que les communs numériques pourront passer d’un âge héroïque mais précaire à un âge de maturité durable. Plutôt que de subir une tragédie annoncée, il nous appartient d’écrire une comédie des communs numériques – un récit collectif où l’ingéniosité, la coopération et la responsabilité partagée l’emportent pour faire prospérer nos ressources communes dans l’intérêt de tous.

Sources


Comment citer cet article :

BERGE, A. (2025). La « Tragédie des Communs Numériques » revisitée : quels défis spécifiques à la maintenance et à la contribution ?. Communs numériques. Disponible sur : https://communs-numeriques.fr/articles/tragedie-communs-numeriques-revisitee